• La fable

    La fable

    « Deux coqs vivaient en paix ; une poule survint,/ Et voilà la guerre allumée… » Que de fables n’a-t-on pas entendues ! Un renard ridiculisant un corbeau, une cigale suppliant une fourmi, un rat au secours d’un lion, des pigeons qui s’aiment d’amour tendre, un singe qui se prend pour un léopard… Contes, fariboles, récits d’homme affable ? Propos de fabuliste, de fablier ou d’affabulateur ? Toutes les fables ne sont pas des contes de nourrice, même si elles ont souvent enchanté notre enfance.

                   

     

                 1 – Les fables en question

     

    Cela fait si longtemps que le genre existe qu’on pourrait le prendre pour une antiquité. On trouve des fables en Occident dès le VIIIe siècle avant J.-C dans un ouvrage d’Hésiode. Deux siècles plus tard, Ésope rend populaire ces petites histoires illustrant une vérité générale ou une morale pratique. Les orateurs de la Grèce antique comme Démosthène les introduisent dans leurs discours pour les rendre plus vivants.

    Mais c’est un poète latin du Ier siècle, Phèdre, qui  leur donne leurs lettres de noblesse et surtout leur forme versifiée. Il y introduit des petites saynètes et fait parler ses personnages, ce dont se souviendra Jean de La Fontaine au XVIIe siècle. Celui-ci rajeunira ces modèles antiques en leur associant des fables indiennes, attribuées à un brahmane du nom de Pilpay ou Bidpay qui aurait vécu au IIIe siècle et rédigé des fables en sanskrit.

    La plupart des fables se composent d’un récit et d’une morale qui en éclaire le sens. L’histoire est assimilée au corps de la fable, dont elle est la principale matière, et la moralité doit, toujours selon Jean de La Fontaine, lui servir d’âme… Le projet du fabuliste consiste, en effet, à joindre l’utile à l’agréable, à divertir son lecteur tout en l’instruisant.

    Les fables ont d’ailleurs des intentions satiriques et une portée critique qu’exploiteront les grands polémistes. Victor Hugo écrivit ainsi une fable pour dénoncer l’imposture que représentait pour lui la prise du pouvoir par Napoléon III : Fable ou Histoire, le titre annonçait la couleur ! Cette tradition perdure aujourd’hui chez les humoristes, qui utilisent des fables pour égratigner les puissants.

    La forme traditionnelle de la fable, telle que La Fontaine l’avait ciselée, a été poursuivie avec talent par Jean-Pierre de Florian (1755-1794). Une de ses fables les plus intéressantes fait dialoguer deux personnages allégoriques : la Vérité – toute nue – et la Fable elle-même, parée de plumes et de diamants, « la plupart faux mais très brillants ! ».

    Plus près de nous, des écrivains comme Franc-Nohain (1873-1934), Raymond Queneau (1903-1976) et Jean Anouilh (1910-1987) ont été séduits par un genre dont ils appréciaient le mélange de contrainte et de fantaisie.

    La France n’est pas le seul pays où la fable a connu une destinée florissante sous des formes diverses. Citons, par exemple, le Britannique Robert Louis Stevenson (1850-1894) et surtout l’Italien Carlo Gozzi (1720-1806) dont les récits font partie du patrimoine européen : L’Amour des trois oranges, Le Roi Cerf, etc.

    Le bestiaire (personnages-animaux) fait souvent partie du jeu : les animaux sont révélateurs du comportement humain et représentatifs de nos faiblesses. Dans La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf, La Fontaine, sous les traits du batracien, peut ainsi dénoncer la vanité des êtres qui cherchent à s’élever au-dessus de leur condition : « Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages ; Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs ; Tout petit prince a des ambassadeurs ; Tout marquis veut avoir des pages. »

    Toutes les fables ne sont pas peuplées d’animaux. La Fontaine se plaît aussi à mettre en scène des êtres humains (Le Savetier et le Financier, Les Femmes et le Secret…), voire des créatures mythologiques ou allégoriques (Jupiter et les Tonnerres, La Mort et le Bûcheron…) Quelquefois ce sont de simples objets, comme dans Le Pot de terre et le Pot de fer. Les autres fabulistes ont fait de même. Car, si La Fontaine a déjà fait dialoguer des végétaux dans Le Chêne et le Roseau, Florian fait de même dans Le Lierre et le Thym et Franc-Nohain donne la parole à un arbre dans La Couturière et le Sapin.

    La plupart des fables sont écrites en vers et le choix du mètre (le nombre de syllabes – ou pieds – par vers) est variable. La Fontaine utilise l’alexandrin (vers de douze pieds), le décasyllabe (dix pieds) ou encore l’octosyllabe (huit pieds), parfois des vers encore plus courts. Il lui arrive d’associer ces différents mètres pour imprimer au récit certains effets rythmiques au sein d’une même fable. C’est le cas dans Le Torrent et la Rivière où l’octosyllabe alterne avec l’alexandrin pour reproduire le mouvement tumultueux du torrent de l’histoire :

    « Avec grand bruit et grand fracas (8)

    Un torrent tombait des montagnes (8)

    Tout fuyait devant lui ; l’horreur suivait ses pas (12)

    Il faisait trembler les campagnes. » (8)

     

                    2 – A la racine

     

    Le mot fable vient du latin fabula. C’est un dérivé de fari (parler, dire, célébrer), issu lui-même de la racine fa-. Voilà pourquoi les fables ont d’abord désigné un propos ou une conversation, avant de définir un récit fictif. C’est donc ce qu’on raconte… De là à les considérer comme des racontars et autres fariboles, il n’y avait qu’un pas ! La fable a d’ailleurs longtemps été perçue comme un genre mineur, fait pour les enfants. On se souviendra à ce propos que le premier recueil de La Fontaine était adressé au jeune fils du roi.

    Fabuler, du latin fabulari (parler, causer), c’est en effet inventer des fables, des histoires puis présenter comme vrais des faits imaginaires. On parle aussi dans ce sens d’affabulation. Celui qui affabule n’a donc pas bonne réputation : « Il affabule ! ». Les fabulistes seraient-ils des rêveurs ou des menteurs ?

    Le fabulateur invente des faits et les présente comme vrais. Le fabuliste, comme le montre un texte de 1588, a pu aussi être considéré comme un conteur de mensonges. Ce n’est qu’un siècle plus tard que ce mot prend le sens de faiseur de fables. Enfin, le fablier (qui fait son entrée dans le vocabulaire français en 1729) ne désigne pas seulement celui qui écrit des fables, le mot s’applique également au recueil.

     

                  3 – Des animaux exemplaires ?

     

    Agneau, loup, cigale, fourmi… mais aussi rat, éléphant, ours, moucheron, belette et petit lapin : le bestiaire des fables semble inépuisable. Certains animaux sont pourtant évoqués plus souvent que d’autres parce qu’ils constituent des symboles compris de tous. Le lion, roi des animaux, c’est la grandeur et le pouvoir. Le chien, lui, représente la fidélité et le chat l’égoïsme. Le renard incarne la ruse et le loup la cruauté. On se souvient de la confrontation entre le loup et l’agneau…

    Mais quand un loup rencontre un chien dans la fable de La Fontaine, il peut symboliser la liberté de celui qui refuse de se laisser enchaîner, petite leçon à tous ceux qui préfèrent leur confort à leur indépendance d’esprit. Les fabulistes ont plus d’un tour dans leur sac…

     

                    4 – Boire à la fontaine des fables

     

    Les fables ont inspiré à nos auteurs contemporains toutes sortes de productions ludiques et créatives. Pour le poète Claude Roy, par exemple, dans Enfantasques, la fable se nourrit des jeux de mots avec les personnages et le nom du grand fabuliste, L’affable La Fontaine :

    « Récite ta fa,

    Récite ta fable. […]

    L’ineffable fable,

    Riche en citations,

    De l’affable la

    Fontaine des fables.

    L’heureux nard et le cordeau

    Rat Deville et Rat Deschamps

    Le méchant loup Pelagneau

    La Chevreuse et le Roseau

    Lassis Gal et la Fournie

    La Quenouille qui veut se faire

    Aussi rose que le bœuf

    Les animaux malades de la tête. »

     

    Raymond Queneau, lui, dans La Cimaise et la Fraction, utilise « la méthode S+7 », qui consiste à prendre successivement chacun des substantifs rencontrés dans un texte et à le remplacer par le septième nom commun qui lui succède dans un dictionnaire. Le terme cigale devient cimaise, fourmi devient fraction, etc. En voici le début :

    « La cimaise ayant chaponné tout l’éternueur

    Se tuba fort dépurative

    Quand la bixacée fut verdie :

    Pas un sexué pétrographique

    Morio de moufette ou de verrat.

    Elle alla crocher frange

    Chez la fraction sa volcanique

    La processionnant de lui primer

    Quelque gramen pour succomber

    Jusqu’à la salanque nucléaire. »


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