• Langues de nos régions : les mots de la maison

     

    Vous arrive-t-il de faire un clopet dans votre chambre ? Avez-vous de la blanche à la cave et des monstres au grenier ? On s’amusera ici d’une savoureuse diversité locale en jonglant avec un choix (forcément limité) de termes souvent près de disparaître et parfois venus d’un périmètre très réduit. Imaginons une maison, celle de toutes les régions de France, et visitons-la de la cave au grenier, en laissant de côté la salle à manger qui, avec ce qu’on y sert, mérite un développement à part.

                    1 – La cave

     

    C’est l’endroit idéal pour garder son vin. A droite se trouve donc un tonneau de bernache, le vin nouveau tel qu’il se nomme dans une partie du Val de Loire (en gros entre Orléans et Tours) et qui se dit beurnache quand on va vers la Sologne. A gauche, il y a d’autres tonneaux, assez gros pour s’appeler des pièces dans le Lyonnais, où on se sert, selon leur contenance, de bareilles, de bariquots, de beaujolaises, de feuillettes, certains de ces mots étant aussi usités en Champagne, le pays des queues de Reims (396 litres). A côté, vous voyez des bouteilles de blanche, cette eau-de-vie dont le nom a cours dans le Rhône.

    Au mur, on a accroché plusieurs banastes, ces grands paniers d’osier, plus longs que larges, qui servent en Provence pour la cueillette des fruits. Au fond, sont entassés d’autres genres de paniers : des charpagnes lorraines, des mannequins bourguignons et des charmottes franc-comtoises.

     

                    2 – La cuisine

    Entrons : on vient de la ramoner, en y donnant un coup de ramon (le balai en Lorraine) ou de ramasse (mot du Jura), et d’enlever les ramassures, les équevilles (dans le Lyonnais) ou la bourre avec un ramasse-bourre (en Vendée) ou une pelle à bourre (en Charentes). Ces escoubilles (du mot escoube, balai en Provence) ont été jetées dans la bedoucette, la poubelle dans le Sud-Ouest).

    On vient aussi de faire la vaisselle ou plutôt de la relaver (expression de l’Est) en se servant d’une relavette, chiffon qui se distingue du penasse, avec lequel on nettoie le four dans le Centre. Mais, de l’Auvergne à la Savoir, les vieilles maisons ont une souillarde, petite pièce conçue pour nettoyer la vaisselle.

    A côté de la pile, l’évier en Provence, on des voit des verres abouchés (renversés pour s’égoutter dans le Dauphiné), une passotte (une passoire en Lorraine), des verrines (des bocaux de verre en Lorraine également), divers topins (ou toupins, toupines, petits pots en Haute-Savoie) et un diable, un poêlon en terre cuite dans l’Ouest. Il y a, à portée de main, une cuillère à pot, la louche lorraine, et une mouvette, la cuillère de bois avec laquelle on peut mouver (remuer) les sauces dans l’Ouest, où parfois la mouvette à long manche porte le nom de ribot. Sur une étagère se trouvent des aromates : du senti-bon, le thym en Champagne, et du balicot, le basilic en Provence.

    On a laissé sur la table le chanteau d’une miche (en Champagne, le quignon de pain), un rapoutet (ou repoutet, l’extrémité d’un jambon en Auvergne), un retaillon de fromage (un petit bout en Haute Provence) et quelques rafatailles ou rebratilles (les reliefs d’un repas en Auvergne) destinés à un retinton, repas préparés avec les restes dans le Centre. Alors, la maîtresse de maison mettra un devantier, un tablier dans l’Ouest, car elle ne veut pas se salit, et puis elle est rangeuse comme on dit en Touraine : elle aime que tout soit en ordre.

     

                    3 – La chambre à coucher

     

    La première chose qu’on y voit, c’est le lit, la plus belle invention de l’homme, disent les paresseux : c’est là qu’on dort durant la nuit, bien sûr, mais aussi quelquefois dans la journée, pour un simple clopet (une courte sieste vers le Jura ou le nord des Alpes) ou une petite mérienne (terme plutôt breton ou vendéen). Car au début de l’après-dînée (l’après-midi dans l’Ouest), on peut sentir qu’on a une plume dans l’œil, comme il est dit en Champagne quand on a sommeil et qu’on a envie de siester, mot plutôt provençal, ou seulement s’évanler (se reposer d’une manière confortable), pour utiliser un vieux mot auvergnat).

    Mais il n’y a pas d’heure pour les braves et, en milieu de matinée, l’envie peut vous prendre de faire un petit somme, ce qu’on appelle un médion dans certains coins de Normandie, surtout après le pain de dix heures, qui (prononcé pain d’dizeu) est une petite collation dans le pays de Caux… Oh, trois fois rien : un bol de café au lait ou un grand verre de boisson (le cidre ordinaire, qu’on distingue ainsi du maître cidre, plus fort en goût et en alcool) et quelques beurrées, ces tartines couvertes d’une généreuse couche de beurre, agrémentées d’un morceau de saucisson ou d’andouille, avec parfois pour terminer un petit verre de calva (de calvados, bien sûr, dont on a toujours une bouteille à portée de main). Ce léger en-cas permet de patienter jusqu’au déjeuner, mais peut donner envie de s’allonger pour un petit médion.

    De toute façon, le lit est l’endroit idéal pour l’homme qui veut fafloter (câliner dans les Ardennes) sa moitié, épouse ou femme avec qui il est couplé (en concubinage dans le Centre de la France), bref l’endroit idéal pour faire ses affaires avec elle (faire l’amour en Lorraine). Mais, même lorsqu’on couche seul, quel plaisir de s’enfougner (s’enfoncer profondément dans son lit en Touraine) sous le couverte et le plumon, ainsi qu’il est dit pour la couverture et l’édredon vers le pays lorrain… Surtout si on est dormiasse, mot désignant en Provence ceux qui aiment à dormir longuement. Et les petits enfants glissent doucement vers le sommeil quand on leur chante une canchon dormoire, autrement dit une berceuse, toujours en Lorraine.

    C’est également au lit qu’on se met lorsqu’on est sur la soie de son dos, selon une expression bourguignonne pour indiquer qu’on est malade, la soie sur le dos évoquant le cochon qui ne se couche sur cette partie du corps que s’il est bien mal en point. D’ailleurs, si vraiment ça bagote (c’est-à-dire si ça ne va pas bien), on peut finir par passer (mourir) pour reprendre 2 mots qu’on utilise ici ou là dans l’Ouest. Si vous vous couchez sans avoir fait votre lit, certains diront dans le Berry que vous vous couchez à la parisienne et, si vous ne l’avez pas aéré, on déclarera dans divers coins de l’Est que vous vous couchez à la réchauffée, à la rechaude ou à la recuite. Quoi qu’il en soit, les frileux aiment se border ou se rembarrer, pour parler comme en Auvergne où ceux qui ont trop chaud peuvent au contraire se débarrer, la barre étant les lits clos de jadis la pièce de bois qui maintenait le matelas.

    Près du lit, on range ses bamboches (pantoufles en Lorraine). On y met encore aussi parfois le pot de pisse, expression fréquente dans divers lieux de la France rurale pour désigner ce qu’on appelle plus académiquement et moins crûment le vase de nuit. Un meuble qui se trouve assez souvent dans une chambre, c’est un homme debout, cette bonnetière qui se fabriquait dans l’Ouest et qui, sans tiroir au milieu, pouvait cacher un homme (fugitif poursuivi ou amant surpris par le retour du mari) s’il y restait debout. L’armoire, quant à elle, sert à ranger le gros fait (le linge de maison du côté du Maine), ainsi que les hardes ou les loques qui sont des vêtements, sans aucune nuance péjorative, respectivement en Bretagne et en Nord-Picardie. D’ailleurs, certains Provençaux ne parlent-ils pas de donner un coup de pied à l’armoire pour signifier qu’ils mettent leurs plus beaux atours, ce qui se dit un peu partout se mettre sur son trente-et-un ? A l’inverse, dans le département de la Sarthe, on se mettra sur son quarante-quatre en revêtant ce qu’on possède de plus courant. Enfin, dans la chambre, les objets fragiles ou précieux seront placés dans le tiroir (la liette entre le Mans et Angers) d’une table ou d’une armoire.

     

                    4 – Le grenier

     

    Pas de maison traditionnelle sans grenier. Jetons-y un coup d’œil : on y voit une foule d’objets déposés là en désordre, à la dévallée, expression qui a cours dans la Mayenne. Le patron, ou maître de maison comme on l’appelle notamment en Normandie (où on dit aussi le maître aussi tout court), y a placé quelques appareils qui ont défunté, autrement dit qui sont désormais hors d’usage en Auvergne. La patronne, si elle fait de la couture, y a entreposé des lirettes, des chutes de tissu dans l’Ouest, en se disant que ça peut toujours servir un jour. Elle y aura apporté de toute façon ses affûtiaux, un mot qui existe encore dans le Nord et l’Est et s’applique à des babioles en rapport avec l’habillement.

    Ces objets plus ou moins détériorés, plus ou moins utilisables, portent des noms différents et curieux suivant les régions. En Bretagne on parlera de drigailles, dans l’Ouest dencombrants, en Auvergne d’étartouelles, en Lorraine de fouteries, en Normandie de monstres

    Mais ne nous attardons pas ici. Dans le grenier on ne vient pas souvent araigner (enlever les toiles d’araignée dans le Lyonnais) et vous risquez de vous salir. Mais espérons que cette visite vous aura donné davantage envie de rester à la maison et donc, comme on dit joliment dans le Haut-Maine, d’être maisonnier.

     

                    5 – Évolution de mots

     

    1 – Les métamorphoses de la serpillière

    Le plus prosaïque des objets, ce morceau de toile grossière qui sert à laver le carrelage, est un trésor pour les amateurs de régionalismes. Le mot officiel que donnent les dictionnaires, c’est serpillière. Mais dans le Nord, on dira wassingue, la syllabe initiale wa se prononçant oua, comme il convient pour un mot d’origine flamande. En Savoie et en Suisse romande, on parle d’une panosse, alors qu’en Vendée il s’agit d’une cince (ou since). Dans le Jura, on rencontre le mot pate et, en Bourgogne, le mot guenillon. Vers la Picardie, avec les prolongements du côté de l’Aisne, on dira plutôt une loque à reloqueter, parfois appelée loque à loqueter, voire loque tout court. Enfin (mais cette liste est sans doute incomplète) il y a des coins de France où on se contente de passer la toile et les familles de marins disent un lave-pont.

     

    2 – De la boge au budget

    Un peu partout dans la maison, pour regrouper ou conserver beaucoup de choses, on se sert de sacs de toute sorte. Un sac se nomme une poche ou un pochon dans diverses régions de l’Ouest. Mais le mot le plus intéressant est boge, qu’on rencontre dans certains coins d’Auvergne aujourd’hui encore. Ce vieux mot, souvent prononcé bouge au Moyen-Âge, était un petit sac de cuir, une bourse où l’on gardait son argent. Apportée en Grande-Bretagne par la conquête normande, la bougette (diminutif de bouge) s’y est transformée en budget, terme qui a pris peu à peu le sens actuel. Car si les Français ont oublié la bougette de leurs ancêtres, ils ont repris aux Anglais le mot budget, élément capital de l’économie moderne.


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