• Le verlan

     

    « C’était verl’hi. Il avait génei et le vent flaitsouf. La tetipe legaci taitlogre. Elle n’avait rien géman depuis deux jours. ‘ Je vais aller voir ma nesivoi ’ se dit-elle. Elle frappa à la tepor de la nettesonmai. ‘ Jourbon, Medama la mifour ‘ dit-elle. ‘ Jourbon ‘, répondit la fourmi… »

    La surprise passée, on finit par reconnaître la fable de La Fontaine sous cette version en verlan de La Cigale et de Fourmi, de Yak Rivais. La preuve que le verlan n’est pas si difficile et qu’il n’est pas forcément là où on l’attendait…

          

     

            1 – Pour la petite histoire

     

    Le mot a été inventé en inversant les syllabes de la locution adverbiale à l’envers. Le verlan est un type d’argot à clefs, comme le javanais. Mais contrairement à ce que beaucoup pensent, il ne se résume pas à inverser les syllabes et il n’est pas né dans les banlieues.

    Le verlan a en effet une longue histoire. Au 16ème siècle, le peuple aurait rebaptisé les Bourbons Bonbours, de la même façon que, deux siècles plus tard, il appellera Louis XV Zequinsouil, se permettant ainsi quelques familiarités avec les puissants. Le verlan est donc d’emblée populaire et impertinent. C’est aussi un langage secret qui rend possible toutes les audaces. On dit que c’est en mettant à l’envers le nom d’Airvault, une ville qui lui était familière, que le jeune Arouet, après un premier séjour à la Bastille, devint Voltaire ! Et il n’était pas le premier à se masquer ainsi. Tristan, amoureux d’Iseult, la femme de son oncle, s’était déjà fait appeler Tantris pour rester incognito auprès de sa belle. On aurait donc commencé à « verlaniser » à partir du 12ème siècle.

    Mais c’est parmi les hommes du milieu que ce langage codé a eu le plus de succès. Il se nourrit d’ailleurs des mots interdits et redouble d’ingéniosité pour évoquer les substances illicites : tarpé, beuhher ou beuh, teuch, chichon, dreu (pour la poudre)…

    Le verlan est donc un langage marginal souvent utilisé par les marginaux, jusqu’à ce que la littérature lui fasse une place importante et que le cinéma s’en empare.

     

                    2 – Le bon usage

     

    Pour parler en verlan, on inverse des syllabes, des sons ou des lettres. Les spécialistes diraient que c’est une forme de métathèse, ou déplacement de sons. Un chien se dit iench.

    Mais tous les mots ne sont pas soumis à cette transformation et, quand ils le sont, ils ne le sont pas tous de la même façon. Le verlan n’est pas une langue, il touche essentiellement le vocabulaire, mais il ne change pas la grammaire. Et c’est un langage oral qui tient rarement compte de l’orthographe des mots qu’il modifie.

    A donf y fait exception en rappelant ici que le mot fond s’écrit avec un d et en donnant à cette lettre une résonance toute particulière, alors qu’on ne l’entend jamais ! L’orthographe entre donc parfois dans le jeu. Mais le plus souvent, on écrit le verlan en reconstituant sa prononciation : matte (regarde) se dira teuma. Enfin il privilégie les mots argotiques et familiers.

    Les mots qui se composent d’une seule syllabe sont difficiles à « verlaniser ». A défaut de pouvoir inverser les syllabes, on inverse alors les phonèmes, les sons. On ajoute une voyelle pour éviter que le mot en verlan ne se termine par une consonne. Ça devient ace ou as.

    On peut aussi rajouter un son vocalique, eu, pour remplacer la voyelle initiale : cher devient alors reuch. Pour aller plus vite, le verlan supprime généralement la dernière syllabe. Pour désigner un flic, on ne dit pas keufli, mais un keuf. Un mec, ce n’est pas un keumé, mais un keum, et une femme, c’est une meuf, pas une meufa. Si elle est maigre, on la dira greum ; moche, elle sera cheum. Et pour rester en famille, la mère c’est reum, le père, c’est reup, et le frère, reuf.

    Comme lourd fait reulou et punk keupon, on pourra donc évoquer un keum reulou, un reuf chelou et un reup keuf qui aurait chéfla sur un lompa de peukon pour faire la teuf ! (Un mec lourd, un frère louche, un père flic qui aurait flashé sur un pantalon de punk pour faire la fête : pas sûr alors qu’on soit bien dans ses peuponpompes, chaussures en argot).

    C’est plus simple avec les mots de deux syllabes : on se contente généralement de les inverser. Bizarre devient zarbi, un blouson est un zonblou, le métro est le tromé, la musique la zicmu, puis la zik. Tomber c’est béton, un mot que Renaud a rendu populaire par sa chanson « Laisse béton », tandis que le cinéma s’emparait des pourris dans le film de Claude Zidi Les Ripoux, qui, bien sûr, se faisaient choper, pécho donc !

    Mais cela se complique vraiment pour les mots de trois syllabes ou plus. On peut alors utiliser plusieurs procédés de transformation. Le plus souvent, la syllabe initiale se retrouve à la fin du mot : le mot racaille devient caillera et dépouiller, pouilledé. Mais quand les mots sont composés d’un nombre impair de syllabes, la syllabe centrale reste généralement à sa place et les syllabes initiales se mettent à la fin et vice versa. Cela peut énerver : on dira vénèr’. Et si le résultat blesse l’oreille, on peut toujours avaler les syllabes difficiles à prononcer. Une voiture se dira donc turvoi, en faisant l’économie du e.

    Le verlan peut aussi condenser en un mot toute une expression : pour l’avoir beaucoup entendu à la télévision ou au cinéma, on connaît le fameux ziva (Vas-y). Mais on pourrait aussi citer les très populaires sakom (comme ça) et chelaoim. Celui-ci provient d’une double « verlanisation », puisqu’on a d’abord inversé les syllabes, Lâche-moi devenant chelamoi, avant de faire la même chose avec les sons dans la dernière partie du mot, ce qui a donné finalement cet intéressant chelaoim. On reconnaît le même procédé même si l’on est crevé, qui se dit véquère !

     

                    3 – Un langage créatif

     

    Le verlan peut être très imagé. C’est le cas, par exemple, quand filer en douce devient filer en loucedé et, plus encore, quand le très grossier Dégage de là ! devient Gage dédale !

    Le mot beur, usé, a été remplacé par rabza, le très contesté renoi tend à céder sa place à cainf (Africain), et les Français qu’on dit de souche sont appelés loigo (Gaulois) ou babtou (verlan de toubab, qui désigne un blanc pour un Africain) plus que séfran.

    Quelques mots viennent d’ailleurs : le bled, qui signifie pays en arabe, a donné déblé, et despi (rapidement) s’est formé sur l’anglais speed. D’autres cachent leur jeu comme le délicieux portnawak, et sa variante nawak, sans lien de parenté avec le tomahawk, puisque c’est le verlan de n’importe quoi !

    Enfin, certains mots en verlan ont fait leur entrée dans le dictionnaire. C’est le cas de meuf, keum, keuf et beur. On a ainsi reconnu que le verlan pouvait nourrir la langue, la pimenter parfois. Singulière revanche pour un parler qu’on a longtemps tenu pour grossier et réducteur. D’ailleurs, il existe des mots de verlan devenus parfois si familiers qu’ils ont fini par supplanter les mots dont ils étaient issus. C’est le cas de barjo, que nous employons plus aisément que jobard.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :