• Les dictons campagnards

     

    Même si vous avez toujours vécu dans une grande ville, vous en connaissez au moins quelques-uns. Qui n’a jamais cité le célèbre dicton Noël au balcon, Pâques au tison ? Ou celui-ci : Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Ou bien encore : Une hirondelle ne fait pas le printemps. Mais, parmi beaucoup d’autres, il en est de plus insolites et de plus amusants.

     

     

                 1 – Un héritage ancestral

     

    Souvent transmis par les femmes, le soir à la veillée, les dictons campagnards remontent, pour nombre d’entre eux, au XVIème siècle. Beaucoup parlent du temps, au sens météorologique du terme, préoccupation majeure d’une France rurale dont l’activité et les revenus dépendaient en grande partie du climat. Ils ont aussi pour thème les cultures et les récoltes, les animaux et les plantes, les astres, les éléments et les intempéries… bref, tout ce qui constitue l’univers immédiat du monde paysan. Par exemple : A la pleine lune, le temps est sûr.

    Au contraire du proverbe, qui utilise la métaphore pour énoncer une vérité donnée pour universelle, le dicton, sous une forme généralement courte, ne traduit qu’une vérité ponctuelle, locale et temporelle. Fantaisiste, ludique, voire facétieux, il joue aussi un rôle rassurant en minimisant l’importance des facteurs sur lesquels le paysan n’a aucune prise. Expression d’un certain sens de la mesure expérimenté jour après jour, il est une sorte de philosophie pragmatique. Ainsi dans le Bourbonnais, pour montrer qu’il est impossible de tout avoir, on se résigne en disant : On ne peut avoir le lard et le cochon.

    La plupart de ces dictons, répétés d’une génération à l’autre, ont figuré dans des almanachs, vendus par des colporteurs à travers les campagnes. Ils prenaient alors fréquemment l’aspect d’un distique (un ensemble de 2 vers), dont les rimes ou les assonances facilitent la mémorisation en même temps qu’elles leur confèrent le charme des ritournelles et des comptines. On en jugera par celui-ci : Lune dans le halo/Pluie au galop.

     

                    2 – Au rythme des saisons

     

    Ces dictons égrènent le calendrier qui, jour après jour, mois après mois, conditionne le travail de la terre. Ils respectent la fête des saints patrons et les grandes fêtes religieuses, dont la date peut varier selon les années. La pluie et le beau temps, la froidure et la canicule, les semailles et les labours, les moissons et les vendanges en sont les thèmes principaux.

    « Le mauvais an entre en nageant, Janvier ne veut pas voir pisser un rat ». Assurément le rat reste modeste dans ce domaine ! Mais c’est encore trop et, s’il pleut en janvier, l’année commence mal (en nageant, c’est-à-dire sous des trombes d’eau), un mois de janvier sec étant bien meilleur pour les cultures.

    6 janvier, Epiphanie : « Si le soir du jour des Rois, beaucoup d’étoiles du vois : auras sécheresse en été et beaucoup d’œufs au poulailler ».

    Pluie, froid et vent caractérisent le mois de février : « Il vaut mieux un renard au poulailler qu’un homme en chemise en février » car « Février trop doux, printemps en courroux ».

    Mars annonce le printemps, mais prudence : « C’est en mars que le printemps chante et que le rhumatisme augmente » et « Le soleil de mars donne des rhumes tenaces ».

    Avril apporte encore son lot d’intempéries : « Il n’est si gentil le mois d’avril qui n’ait son manteau de grésil » et « En avril, ne te découvre pas d’un fil ; en mai fais ce qu’il te plaît ».

    Décidément, tout peut réussir au mois de mai : « Petite pluie de mai rend tout le monde gai ».

    Mais rien n’est jamais acquis définitivement : « Eau de juin ruine le moulin ».

    En juillet le sort des récoltes se décide : « Chaud juillet sur frais juin : peu de blé mais bon vin ».

    Et même au mois d’août, quelques averses ne font pas de mal : « Quand il pleut en août, les truffes sont au bout » et « Août pluvieux, cellier vineux ».

    Puis l’automne arrive, qui est aussi une saison d’abondance : « Septembre se nomme le mai de l’automne ». Mais attention ! La fin du mois (le 25 en l’occurrence) présage souvent la suite : « A la Saint-Firmin, l’hiver est en chemin ».

    Et, dès qu’arrive octobre, il faut soigner la terre et y mettre de l’engrais : « En octobre, qui ne fume rien ne récolte rien. »

    Alors commence la mauvaise saison ; mais elle n’est pas triste pour autant, en particulier à l’occasion de la Saint-Martin (le 11 novembre) : « Tue ton cochon à la Saint-Martin et invite ton voisin ».

    Enfin, voici l’hiver. Tant mieux s’il est rigoureux ! Car « Décembre, de froid trop chiche, ne fait pas le paysan riche ». Mais cette fin d’année est déjà l’annonce du renouveau, notamment à la Sainte-Luce, qui tombe à présent le 13 décembre, alors que le calendrier julien (avant 1582) la célébrait le 23, au moment précis où les jours commencent à rallonger : « A la Sainte-Luce, le jour fait un saut de puce. »

     

                    3 – Le fruit de l’expérience

     

    Ayant observé ce qui l’entoure, le paysan de jadis s’est forgé avec les années une sagesse qu’il veut léguer à ses descendants car Vieux bœuf fait sillon droit.

    Maints dictons font ainsi référence aux animaux domestiques de la ferme ou du village :

    • Tous les chiens qui aboient ne mordent pas: les gens qui se font le plus entendre ne sont pas forcément les plus redoutables.
    • Qui naît poule aime à gratter: on ne renonce jamais à ses penchants naturels.
    • Il y a plus d’un âne à la foire qui s’appelle Martin: si beaucoup d’hommes portent le même nom, c’est aussi que beaucoup se ressemblent.
    • Changement de pâture réjouit les veaux: il est toujours agréable de rompre avec la routine.
    • Il vaut mieux être cheval que charrette: il vaut mieux commander qu’être commandé.

    On trouve aussi maintes références aux bêtes sauvages :

    • Le renard cache sa queue: celui qui est malin (comme l’est le renard) sait dissimuler ses intentions.
    • L’alouette en main vaut mieux que l’oie qui vole: il s’agit d’une variante rurale du fameux proverbe « Mieux vaut tenir que courir ».
    • On ne saurait faire d’une buse un épervier: une personne stupide ne deviendra jamais un modèle d’habileté.
    • Rat qui n’a qu’un trou est vite pris: voilà qui ressemble fort aux œufs qu’on doit éviter de mettre dans le même panier.

    Ce que l’on produit sur place fournit aussi matière à réflexion :

    • Chaque vin a sa lie: toute chose présente des inconvénients.
    • On ne saurait manier le beurre qu’on ne s’engraisse les doigts: à force de manier de l’argent, on finit par en garder une partie.
    • Ce n’est pas le tout que des choux, il faut le lard avec: on ne peut pas se contenter indéfiniment du minimum.
    • Quand la poire est mûre, il faut qu’elle tombe: ce dernier adage – forme pittoresque du célèbre Tout vient à point à qui sait attendre – résume une qualité fondamentale du monde paysan : la patience.

     

                   4 – La gueule du loup

     

    Les loups sont des animaux qui n’ont jamais été nombreux en France : les massifs montagneux en recelaient quelques-uns de façon permanente et, lors des hivers les plus rigoureux, certains s’aventuraient en plaine, près des villages. Mais pendant des siècles, le loup a incarné les peurs fantasmatiques que les adultes suscitaient chez les enfants et qu’ils ressentaient souvent au fond d’eux-mêmes, surtout s’ils vivaient dans des campagnes isolées. Beaucoup d’expressions familières en portent témoignage : un froid de loup, une faim de loup, à pas de loup, entre chien et loup, se jeter dans la gueule du loup… Les Fables de La Fontaine et les Contes de Perrault en sont aussi une bonne illustration. Il est donc naturel que, dans les dictons de nos ancêtres paysans, le loup vienne fréquemment, si l’on peut dire, montrer le bout de sa queue.

    Il en est de fort connus : La faim fait sortir les loups ; Il faut hurler avec les loups ; Les loups ne se mangent pas entre eux ; Il ne faut pas faire entrer le loup dans la bergerie.

    D’autres sont beaucoup moins cités :

    • Le dernier, le loup le mange: il faut savoir se tirer très vite d’un mauvais pas.
    • A chair de loup, sauce de chien: si terrible qu’on soit, on trouve son maître.
    • Quand le loup est pris, tous les chiens lui mordent les fesses.

    Pour finir, en voici un qui montre que l’on peut aussi rire du loup : Pendant que le loup chie, la brebis s’enfuit.


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