• Les doublets, ces drôles de couples : les verbes

     

    On a longtemps déjeuné au moment du petit déjeuner et diné à l’heure du déjeuner. Question d’habitude ? Pas seulement… Ces deux verbes ont, en effet, la même origine, et ils signifient tous les deux qu’on rompt le jeûne, autrement dit qu’on peut manger ! La langue se mettrait –elle à voir double ? Pourquoi ? Quels sont les autres verbes que l’on pourrait accoupler ? Il n’est pas nécessaire d’être doué de génie pour se doter d’une meilleure connaissance des ressources du français !

     

                     I – Comment un verbe peut-il voir double ?

     

    C’est d’abord une question d’héritage et d’emprunt. Les doublets sont en effet des mots qui, à partir d’une origine commune, ont vu leur forme et leur sens évoluer vers deux mots distincts. Les mots d’origine latine ont ainsi eu un sort différent selon qu’ils ont été hérités ou empruntés.

    Les mots hérités, de formation populaire, sont arrivés les premiers. Mais ils ont beaucoup changé depuis leur origine. A force d’être articulés, ils ont en effet fini par se déformer. Beaucoup ont même été raccourcis : le verbe latin masticare, par exemple, a été réduit à mâcher, par compression de la syllabe ti, pourrait-on dire, et transformation de la finale care en cher ; l’accent circonflexe sur la voyelle a gardant la trace du s latin. Ce mot a été bien mastiqué pour que l’on puisse finalement mâcher.

    Les mots empruntés sont venus plus tard, souvent vers le XVIe siècle. Le latin étant alors la langue internationale de référence pour les intellectuels et les savants, qui la pratiquaient couramment, ils y ont puisé tout naturellement. C’est ainsi que sont apparus des mots nouveaux, ou presque, puisque certains sont venus doubler des mots qui existaient déjà. Et le verbe mastiquer est venu faire concurrence au verbe mâcher. Ces mots empruntés se sont glissés dans notre vocabulaire sans faire de façons : le verbe latin masticare a simplement modifié sa finale en –er comme tous les verbes français du 1er groupe : mastiquer. Mais, puisque ce sont les érudits qui les ont introduits, on les dit « savants ». De fait, ils appartiennent à la langue soutenue, et ils ont souvent fait leur entrée dans une branche spécialisée. Issu du latin auscultare, le savant ausculter est ainsi venu doubler le populaire écouter chez les médecins.

    Mais certains mots hérités du latin n’ont pas attendu pour former des drôles de couples. Ils ont profité du fait que la grammaire et surtout la prononciation pouvaient être différentes selon les régions pour se dédoubler. C’est la raison pour laquelle on peut encore aujourd’hui ordonner à un petit garnement très agité :

    • « assois-toi !» et au besoin lui répéter sur un autre ton :
    • « assieds-toi !», en espérant être entendu.

     

                    II – Histoires de couples 

     

    Il a parfois suffi d’une lettre pour qu’un couple se forme ! Une voyelle accentuée que l’on se met à prononcer différemment, et l’on finit par confondre déjeuner et dîner… Tous deux dérivent du même verbe disjunare, avec le sens général de rompre le jeûne, donc de faire un repas. Mais au fil du temps ils se sont spécialisés. Déjeuner fut employé pour le premier repas et dîner pour le repas de la mi-journée ; puis déjeuner a servi au repas de la mi-journée et on lui a opposé petit déjeuner. Dîner a alors été réservé au repas du soir.

    Les doublets cailler et coaguler (du latin coagulare), douer et doter (du latin dotare), sembler et simuler (du latin simuler) ont à peu près la même histoire…

    D’autres se sont séparés plus radicalement, l’un dépérissant, tandis que l’autre menait grande vie. Des deux verbes qui s’étaient formés à partir du latin quaerere, l’un, quérir, obtenu par formation populaire, n’est plus utilisé depuis longtemps qu’à l’infinitif ; alors que l’autre, quêter, formé sur le participe passé quaestius (ce qui explique la présence de l’accent circonflexe, trace du s disparu), trouve plus fréquemment des emplois.

    Le processus est le même pour ouïr, issu du verbe latin audire, qui ne s’entend plus que dans certaines expressions figées, et son doublet auditionner, créé tardivement sur audition, mot formé sur le participe passé du même verbe latin.

    Certains, de sens très différent, voire opposé, n’étaient pas faits pour vivre ensemble. Formés à partir du latin liberare, le populaire livrer a perdu son sens premier, évoluant de laisser partir à remettre. L’emprunt savant libérer a rétabli le sens du verbe latin d’origine : rendre libre.

     

                    III – Drôles de couples

     

    Le grec peut également être de la partie ! Ainsi, blâmer et blasphémer viennent tous deux du même mot latin blastemare, lui-même hérité du grec ; et comme l’emprunt a été fait au latin ecclésiastique en passant par le grec, cela explique qu’il s’écrive avec ph

    D’autres doublets choisissent de sortir des sentiers battus, en ouvrant des frontières linguistiques. Un verbe de formation populaire issu de l’ancien français, comme chevaucher, peut ainsi rencontrer un verbe provenant de l’italien cavalla : cavaler. En réalité, tous deux sont issus du même mot latin caballus.

    Mais il peut également y avoir des doublets qui se font rares. Dérivés du mot latin batare, béer et bayer ne s’entendent plus beaucoup. Le premier ne s’emploie guère que sous deux formes : celle d’un adjectif – issu du participe passé – dans l’expression bouche bée et celle du participe présent béant. Quant à bayer, il ne subsiste que dans l’expression bayer aux corneilles, qui veut dire littéralement rester bouche bée devant les corneilles. Bâiller est seul employé comme verbe, avec un sens plus fort d’ouvrir grand la bouche.

    D’autres ont tendance à se multiplier. Trahere a donné tout d’abord traire par formation populaire (au sens de tirer) ; son doublet tracer est issu du participe passé tractus. Au XVIe siècle, un emprunt savant a créé le nom traction (action de tirer), formé aussi sur le participe tractus. Ce nom a donné tracter plus tardivement. Puis traire a été concurrencé par tirer – qui n’est pas un doublet – et a fini par signifier tirer le lait d’un mammifère. Ajoutons-y traîner, qui, sans être un doublet à proprement parler, n’en est pas loin puisqu’il a été formé sur traginare, qui est un dérivé de trahere.

    Signalons enfin le verbe latin fallere, qui a donné deux doublets : tout d’abord faillir/falloir avec le sens de manquer la morale, et fausser/falsifier, tous deux créés sur faux, mot lui-même formé sur le participe passé du verbe latin.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :