• Les formes de l'ironie

    Les formes de l'ironie

    Refoulé au guichet du paradis, Boris Vian protestait en chanson : « On n’est pas là pour se faire engueuler/on est v’nus essayer l’auréole/ On n’est pas là pour se faire renvoyer/on est morts, il est temps qu’on rigole ! » Saint-Pierre en prenait pour son grade et la représentation du paradis en prenait un coup… tout en déclenchant l’hilarité générale. C’est là le propre de l’ironie : dénoncer en raillant, jouer en quelque sorte les trouble-fête. Et pour ce faire, elle a plus d’un tour dans son sac.

                  

                   1 – Une forme de raillerie très singulière

     

    Le mot ironie vient du grec éirôneia, qui désigne une interrogation, ou plus exactement l’action d’interroger en feignant l’ignorance. Comme le procédé a été inauguré par Socrate, on parle d’ironie socratique.

    Il s’agit, en effet, de poser insidieusement les questions qui vont embarrasser l’interlocuteur ou, du moins, celles qui pourront le forcer à réagir. L’objectif est bien d’ébranler les fausses évidences et les certitudes trompeuses. On pourrait dire en ce sens que l’ironie agit à la manière d’un poil à gratter : elle raille, elle se fait piquante et corrosive, amère parfois, pour dénoncer un état de fait, une situation jugée insupportable ou un comportement inadmissible. Elle peut donc devenir une arme redoutable, et elle est de tous les grands combats.

    Mais elle n’est pas sans risque : Socrate en est mort, Voltaire a été embastillé. L’ironie peut donc se retourner contre celui qui l’utilise. Raison de plus pour y mettre les formes.

    Ne nous y trompons pas : un texte ou une situation comique nous fait rire, l’humour nous fait sourire. Celui-ci se moque, bien sûr, mais c’est sans méchanceté. L’humour noir est plus corrosif et se rencontre dans des situations macabres. On se souvient de celui de Pierre Desproges qui, atteint d’un cancer, en parlait avec humour : « Pâques au scanner, Noël au cimetière ».

    Mais quand le rire devient une arme et qu’il entre dans le cadre d’une argumentation, on parle d’ironie. Celle de Voltaire, écrivain et philosophe des Lumières, est restée célèbre. Il s’en servait pour combattre le fanatisme et éclairer les esprits.

    L’énoncé ironique est directement exprimé (il n’est pas précédé d’une mention spéciale « Attention ! Ironie ! »). Un décryptage est nécessaire, et c’est là toute la difficulté. Le contenu d’un propos ironique a un sens autre que celui qu’il présente littéralement, au premier degré. Comme il ne comporte pas de marques spécifiques qui soulignent le décalage entre ce que l’on dit et ce qu’on veut réellement dire, il court le risque d’être interprété complètement de travers par les interlocuteurs les moins attentifs ou les moins subtils…

    Il faut nécessairement une complicité, sinon l’effet est raté. C’est ainsi que de nombreux sketches d’artistes comiques fonctionnent (ou ne fonctionnent pas !)… Il faut donc prendre en compte le contexte, et parfois s’appuyer sur le ton ou les mimiques de celui qui parle pour pouvoir déchiffrer ce qui est sous-entendu.

     

                    2 – De multiples facettes

     

    L’ironie s’en prend d’abord à ses adversaires, en ridiculisant leurs arguments et leur discours. Il s’agit de montrer que l’argumentation adverse est boiteuse, voire absurde. Mais, plus souvent encore, l’ironie consiste à dire le contraire de ce que l’on pense, ce que permet la figure de l’antiphrase. C’est, par excellence, la figure de l’ironie, celle que l’on trouve le plus fréquemment :

    • Quel temps charmant ! (un jour de déluge)
    • C’est une vraie beauté, et d’une intelligence rare ! (pour évoquer un laideron stupide)
    • C’est bien connu, les femmes adorent accomplir les tâches ménagères les plus ingrates pendant que leurs maris se prélassent devant la télévision. (sans commentaires)

    Lorsqu’on utilise l’antiphrase, il faut néanmoins s’assurer que l’interlocuteur peut saisir le décalage ; sans cette complicité, on risque de gros malentendus. Aussi, quand Henri Salvador chante que « le travail c’est la santé », il prend la précaution de préciser aussitôt que « Rien faire, c’est la conserver ».

    On peut aussi exagérer les choses et utiliser alors la figure de l’hyperbole, qui se combine souvent avec l’antiphrase, en la soulignant. En effet, l’accumulation de termes de plus en plus élogieux, par exemple, devient suspecte et permet de repérer que l’énoncé est ironique. Dans la fable de La Fontaine Le Corbeau et le Renard, le rusé goupil déclare : « Que vous êtes joli ! Que vous me semblez beau ! Sans mentir si votre ramage se rapporte à votre plumage, vous êtes le phénix des hôtes de ces bois. » Cette flatteuse exagération convainc le pauvre volatile d’ouvrir son bec et de lâcher le fromage convoité, car il n’a pas su percevoir l’ironie des propos du renard.

    On peut également atténuer son propos et pratiquer alors, sans forcément le savoir, l’euphémisme ou la litote. Dans le roman de Stendhal La Chartreuse de Parme, le jeune Fabrice Del Dongo assiste, terrifié, à la célèbre bataille de Waterloo, ce que l’auteur résume en écrivant : « Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment ».

    L’euphémisme, lui aussi, peut se combiner avec l’antiphrase en vue de produire un énoncé ironique : ce que l’on dit alors est tellement atténué que l’énoncé en devient suspect. Si un importun s’invite chez vous au moment le plus mal choisi en vous demandant s’il ne vous dérange pas trop et si vous lui répondez : « Oh ! Si peu ! », vous pratiquez une forme d’ironie où l’euphémisme sert l’antiphrase. C’est un mode d’expression souvent utilisé dans le langage populaire : « Ce type, c’est pas une lumière… »

    L’ironie peut aussi jouer sur les contrastes et les contraires. On utilise alors l’antithèse. Voltaire l’utilise dans l’article « Abbé » du Dictionnaire philosophique : « L’abbé spirituel était un pauvre à la tête de plusieurs autres pauvres : mais les pauvres pères spirituels ont eu depuis deux cent, quatre cent mille livres de rentes ; et il y a aujourd’hui des pauvres pères spirituels en Allemagne qui ont un régiment de gardes. »

     

                    3 – Des signes explicites

     

    Parce que, décidément, certains ne veulent pas comprendre l’ironie, on a cherché à inventer un signe spécial pour souligner les passages ironiques d’un texte. Au XIXe siècle, Alcanter de Brahm imagina donc un point d’ironie (sorte de point d’interrogation inversé) mais presque personne ne l’a adopté.

    A l’écrit, on peut aussi signaler la portée ironique d’un énoncé par des marques typographiques. Les guillemets, mettant en relief les propos que le locuteur ne veut pas prendre en charge, sont le moyen le plus courant (c’est une véritable « idée de génie » !). Certains préfèrent les caractères italiques, d’autres les points d’exclamation et de suspension. Mais le meilleur moyen de repérer l’ironie reste de s’interroger sur l’intention de l’auteur.

    N’oublions pas, enfin, l’ironie du sort. Celle-ci se manifeste généralement sous la forme d’un événement imprévu, le plus souvent terrible, qui vous donne l’impression que le destin se moque de vous. Ainsi, dans Andromaque de Racine, Oreste s’écrie : « Grâce aux dieux ! Mon malheur passe mon espérance. Oui je te loue, ô ciel, de ta persévérance. »

    Le spectateur peut alors goûter pleinement l’ironie tragique de la situation. Toujours cette connivence donc…


  • Commentaires

    1
    Un élève français
    Lundi 6 Février à 15:20

    Votre article est vraiment super et très bien construit. En tout cas, il m'a bien aidé pour ma dissertation :)

      • Lundi 6 Février à 18:44

        Merci beaucoup, et ravie qu'il ait été utile pour votre dissertation. J'espère que le résultat sera au rendez-vous ;)

        Bonne continuation.

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